Territoire Intime

14 nov. 2004

[Pêle - Mêle]]

Plaisir
Admirer un coucher de soleil du haut d'une falaise. Observer les différentes phases de la cérémonie, la lenteur de l'approche, l'entrée dans l'eau, précautionneuse comme celle d'un baigneur craintif, puis la résistance, le refus
–le regret, peut-être–
de se laisser engloutir…
 
Plaisir
Regarder le spectacle avec des jumelles, au risque de s'abîmer la vue. Constater que le soleil ne s'enfonce pas dans l'eau mais derrière une île invisible à l'œil nu. Le voir ciseler en rouge la silhouette des arbres, le bord abrupt d'une falaise, la pointe d'un clocher. Penser que, là-bas, des hommes vivent, chantent, rient
–ou pleurent–
sous un soleil un peu plus jaune pour encore une poignée de minutes…
 
Plaisir
Se tourner face à la nuit. Suivre des yeux l'ombre qui part de soi et va se perdre au loin, dans l'espace et le temps infinis. Se dire que l'on écrit là sa plus belle
–et sa plus inutile–
signature…

Posté par Unisexe à 19:21


13 nov. 2004

[Alger - Mon Pays]

Dix neuf heures trente, une soirée d’automne.

La lumière écrasante à fait place à cette tendre vibration de l’air, lorsque le tremblement d’une feuille raconte l’éternelle histoire du vent. La nuit se pare du parfum bon marché des premières filles de joie que les taxis carminés et toussotants d’avoir couru toute la journée, déversent par flots réguliers sur le boulevard de la corniche. Sous les halos de lumière blafarde, les embruns de la mer accourent pour les renifler et exsuder le ressac des vagues en un râle de plaisir chargé d’une haleine d’algues, grisant les premiers promeneurs en quête d’une suspension du temps loin du cœur battant de la cité blanche et de ses tracas. De temps à autre un rire ou une voix résonnent à ma hauteur puis s’éloignent à petits pas, me livrant au silence feutré de ma promenade nocturne.

Toute chose qui m’entoure devient plus intimement présente dans la douce chaleur qui s’étire paresseusement avant les premiers frimas. La mer, engourdie et immense, s’assoupit un instant avant d’être réveillée brusquement par le vol criard d’une poule d’eau audacieuse qu’elle fustige d’un crachat d’écume blanchâtre. Mes pensées vagabondent au dessus des vagues, rasant l’onde au rythme de ses ailes qui dissolvent en un battement les nuages, les lumières et les maisons de Bejaïa, bizarrement réduits à un vague gribouillis aqueux.


Une voix douce résonne d’un « bonsoir »…et la mer se retire, farouche, dans la brume, rétractant mes pensées qui rampaient au gré des vagues, décrassant d’une brise légère les formes vacillantes qui se dissolvaient dans l’eau. Je me retourne pour répondre d’un sourire à l’onde qui s’engouffre dans la volupté de ton regard et l’on s’éloigne sans mot dire laissant la nuit, réveillée par les battements de nos cœurs sincères, recouvrir la ville de son manteau de brume. Seul, le minaret de la grande mosquée demeure.

Posté par Unisexe à 20:02

12 nov. 2004

[Vous me suivez?]

Le noir retient, n'appartient pas. Il suit son cours. Tu lis pour ne pas. Tu écris pour ne pas.
Tu n'abandonnes ni le noir ni le sale ni l'inachevé.

Près de s'éteindre, la lumière, comme chaque mot, s'impatiente. Ne pas voir, un rien en retrait, ce n'est plus possible, même aveuglé. Commence ici l'insupportable. Tu n'oublies pas de le dire: l'image te regarde, ce que tu ne vois plus au bord. Tu retournes ton regard, la peau des yeux à vif et pauvre. Tu vois, sans recours , dans l'âpre aveuglement. Qu'est-ce qu'il reste pour ne pas?

« Nous écoutons grésiller les images
sur la peau qui bout... »

Une prière nue, d'emblée, insupportable. Le regard naît où il n'est plus, un rien en retrait, que la lumière et chaque mot au bord regardent. Troué, tout au bord, rien n'est jamais tout à fait commencé. Seul non seule, tu ne lis pas seule, tu n'écris pas seule. Tu reprends de la lumière, de chaque mot, l'initiale trouée.

Le silence à vif, la lumière vive de ce silence.

Posté par Unisexe à 21:35

11 nov. 2004

[L'hiver des sentiments]

D'une saison que reste-t-il ?


Des mots du sang versé des équivalences...
Le souvenir d'une poursuite dans les replis du village.

Comme si le pas était un fruit qui retomberait en poussière
Comme si le vent pouvait retenir la feuille
Comme si l'ouvrage était l'oubli...

On abandonne sa carte d'identité.

Posté par Unisexe à 18:43

26 août 2004

[Le collier noué]

Ca y est: j'ai déménagé là :

...

ah, non merde, c'est vrai vous pouvez pas me répondre...

pour savoir où je suis maillez-moi.

 

Merci aux aiguilleurs pour ces mails reçus et la poursuite de vos yeux.

Posté par Unisexe à 22:02


24 août 2004

[Lanterne]

 

Toc

*   


Dans la nuit de mon amour
Luit une lueur

C'est ton nez!

J'ai moins froid
Mais j'ai toujours peur
De ne jamais voir le jour

*  

Floc

Posté par Unisexe à 17:25

22 août 2004

[Vendredi 26 juillet 2001]

Queue de l'après-midi. À une demi-heure de la fermeture du box. Musique de mort et du trou noir de mon adolescence à la radio. Larme sur la joue. Larmes dans la bouche.
 
Le téléphone sonne. — Qu'est ce que tu faisais? il m'a demandé. — Je pleurais, que je lui ai répondu. Il voulait savoir pourquoi. – Parce que ça me tentait. Les pleurs, tout comme l'angoisse, ont la faculté absolue de pouvoir aisément de passer de raison pour exister, que j'ai ajouté presque pour moi-même. Mais si tu veux vraiment en avoir une, des excellentes raisons, j'en ai des milliers. Pis si ça peut te rassurer, tu es probablement une d'elles. Et très justifiée, soit dit en passant. Tu mériterais qu'on déverse un flot de larmes de l'envergure du Volga uniquement pour ta brillante personne, j'ai conclu. Cet homme éblouissant, je ne le vois plus scintiller autant ces temps-ci… Absent. Rendant son éclat triste et quasi-terne, et qui me laisse, moi, en tout cas, stupidement lactescente.
 

Sa personne… parlons-en. " Vaut mieux être plusieurs sur un bon coup que seule sur un mauvais " Ouais, mais bof… C'est qu'il dégageait, le Monsieur. Un charisme et une présence hors du commun. Je l'ai detesté tout de suite, dès qu'il m'eut parlé. Yeux de tourmente, taille cyclopéenne. Voilé de fièvre animale et de cotonnade sale. Et il y avait dans son apparence quelque chose de saugrenu qui m'a damnée sur-le-champ. Barbe drue et relent de tabac. Un type à me faire oublier ma mère et mon éducation de bonne jeune fille. Renier mon passé et sauter dare-dare sur un rafiau. – Emmène-moi au bout du monde, que je lui ai dit. Âme, cœur et ventre contaminés par ce va-nu-pieds, ce barde d'un temps passé. Aimé trop tôt, née trop tard. Ayant toujours été seule et perdue, j'ai reconnue en lui un allié. Il est du même bois que moi, je l'ai senti. Souche de malpropres galants. Marcheur des grands chemins. Demoiselle du froid. Nostalgiques et rêveurs. Blessés et fourbus. Le temps ne nous est que prêté et ne se négocie pas. Abandonnés dans cette folle époque, nous avons dû nous adapter à cette ère peu hospitalière pour des zoiseaux de notre gabarit. Et survivre. Brute et princesse. Dentelle et jute.

 

Je l'aime beaucoup. Et je l'aime mal. Bizarrement ou pas suffisamment, je ne sais pas. Il me donne la force de combattre, je lui donne un peu de couleur pour sourire. Autosuffisant, il n'a pas besoin des autres. Enfin, c'est ce qu'il croit. Nous ne sommes que de passage, je l'ai tôt compris. Lui et moi. Il a balayé mon paysage. Un vent de folie et de soif. De lui. Il m'a révélé l'intuition. Il m'a révélée à moi. Il est devenu ma seule religion, mon seul prêtre. Deux caractères sans foi ni loi. Guidés à l'instinct. Mes frissons qui me dictent ce qui est bien, ce dont j'ai envie. Lui. Mon demi-Dieu. Ma sentinelle. Garde et lumière.

 

Je l'abandonne. Et je le murmure. Sales vibrations et dures engourdissements.

 

 (Vendredi 26 juillet 2001)

Posté par Unisexe à 00:00

19 août 2004

[On avait des choses à se dire]

Tu venais ainsi qu'un songe, dans la fin de l'après-midi. Je ne travaillais pas. J'attendais le soir, d'une main soulevant le rideau, de l'autre fouillant ma poche.


« Salut », disais-tu, à travers la fenêtre, que je n'ouvrais pas tout de suite. Je fronce les sourcils une seconde avant, une seconde avant je parais soucieuse, surprise des choses du dehors que je ne vois que rarement, embrumés que sont mes yeux, toujours, par la poussière que soulève le galop des pensées. Je me réveille, tu entres.
Par la fenêtre, comme un enfant capricieux ? Je ne me souviens pas avoir ouvert autre chose, je ne sais pas de porte chez moi. Certainement entrais-tu comme un chant, comme l'oiseau lui-même, comme le bourdon effaré qui circule quelques secondes dans l'air de la pièce, fige les regards, et disparaît l'instant d'après.
Tu disparaissais vite. Je t'ai peu retenu. Quelques secondes, un mois entier, je n'ai pas compté. Ensuite, qu'allais-je faire – lire sans doute. Ton visage prenait les pages, les prenait comme l'eau, ces livres mouillés disaient la littérature échappée des mains d'auteur.

Il y a peu encore je remplissais les rayons de ta bibliothèque, par un réflexe absurde. J'allais dans les librairies, je convoquais tes goûts ; j'achetais, parfois sans lire autre chose qu'une page, des livres que je me jurais pourtant de laisser avant la caisse. Ces livres, je crois qu'ils t'auraient plu, ou peut-être pas, mais ça n'a pas d'importance. Ici l'éternelle litanie des titres, pour mémoire : l'Exil de la parole, la Philosophie de Nicolas de Cues, le Très Curieux Jules Verne, De divinis nominibus, l'Obsolescence de l'homme, le Livre des Stations.
Je plaçais dans le vide du mur, sur les étagères en bois ; j'observais. Seuls les titres m'étaient visibles. Je ne voyais pas les livres. Je me sentais fantôme, imperceptible, fuyante. Je voulais achopper contre.

Je construisais un mur. Mes briques de pages.
Je me voulais étanche.

 

Tu as raison, Dieu n'a pas fini son travail. Il s'est endormi en plein chantier, les outils sur le côté, parce qu'il avait faim et que la faim fatigue. Il s'est réveillé, mais ce sera plus tard, ce sera dans des milliers d'années, pour l'instant nous devons subir et son sommeil et ses rêves, et l'indéfini de ce monde. Je voulais écrire ce texte pour que ce travail-ci, au moins, soit fini, je prends ta place, ami, mais aussi celle de Dieu. J'achève deux travaux à la fois, le monde et ton livre.

L'écorce des arbres rougit; C'est une teinte que seules les mains décèlent. Je me promène au bois, j'observe la maison ; de loin elle paraît vieille, je ne la connais plus. Des soirées à marcher ensemble, je ne sais plus marcher seul. Je trébuche sur les plus grossières racines, je tressaute au chant connu des geais. La nuit me fait peur. J'insulte les étoiles. Je bafouille des insomnies. Qu'est-ce que le chaud ? L'impatience des chairs. Le froid ? La fatigue d'aller. L'hiver ? Mon cœur délacé.

 

Je me rappelle que, tu avais créé un alphabet, pour toi et moi. Tu voulais un langage secret pour nous deux. Un alphabet de points, de lignes, des hiéroglyphes et des mots, certains que tu avais emprunté au Retour d'Artaud, le mômo, et d'autres dérivés des drôles de noms des dieux gnostiques. Tu proclamais le mot de passe, pour moi et pour toi, pour qu'ensemble, nous accédions plus vite au ciel pur du langage.
Ce n'était pas nouveau : tu ne cessais d'écrire, dans toutes les langues, et quand l'événement te dépassait tu inventais le langage pour le dire. Je voudrais, à mon tour, inventer un langage, parler ta disparition, en dire quelque chose – bien sûr je ne peux pas. Que faisais-tu de ces langues que tu construisais sans cesse ? Tu les brûlais, sans doute, ensuite, au feu de l'écriture – cette écriture qui brûle les langues, qui leur fait cracher le feu – et il en adviendra de même à celle que je tisse pour parler ta disparition.

 

Je te revois lisant. Ce sera ma dernière image de toi. Lisant tout, lisant vite, lisant comme si ta vie en dépendait. À Génica, quand tu l'as rencontrée, tu confias que tu lisais peu. Que se passe-t-il entre le moment où on ne lit rien et celui où on lit tout ? Qu'accumulais-tu ? Quel mur intérieur, écroulé depuis, faisait que tu ne pouvais rien ingérer de ces lignes, que tu les repoussais ? Quel cloison cédée a laissé la littérature tout envahir ? Quand tu n'arrivais pas à dormir, tu faisais les cent pages, en rond dans la maison.

 

Ce qu'il y a de difficile, dans le fait de faire le livre d'un autre, c'est bien que le livre est déjà fini, déjà fermé, et que nous le forçons à s'ouvrir.
Et puis écrire après quelqu'un c'est d'abord apprendre à le lire, et comment lit-on les gens que l'on aime ?

Je t'ai lu, en public, le Samedi 26 juin, à 10h30. Quelques amis te célébraient secrètement. J'étais de ceux-là. Je ne savais quel texte lire. J'ai choisi ce passage d'Antonin, ce passage que personne d'autre que moi n'avait lu :
Antonin des morts naît cent fois, et cent fois il retourne à la mort.
Certains ont entendu : sans foi. D'autres : il retourna la mort. La naissance sans dieu, la mort comme un jardin : toutes ces écoutes se valent.

 

C'est un miracle que je lise si mal.

À toi,

...

Posté par Unisexe à 18:07

[Converti en grammes]

Rumeurs. Doutes et soupçon. Ecrire? interrogent-ils.

Ecrire! ironisent-elles. Oui, écrire. J'ose écrire.


J'écris pour habiter ma vie, l'apprivoiser, l'ouvrir et l'ancrer. J'écris comme je respire, par urgente nécessité. Nique au néant... déni, défi. Je traque avec courage et rage l'instant plénier qui s'immobilisera, tel un miracle, le temps de prendre et de reprendre souffle. J'écris pour jouer jeu d'humain, d'humaine, dans la conscience éveillée, attisée des désastres et des fêtes, pour me rebeller, dénoncer, protester; pour héler les outragés, prêter voix aux muets méprisés. Palimpseste, grimoire, brûlot. En quête ardente et soutenue du mot juste.


Dans ce temps parcimonieusement compté, j'écris par tous les temps , les autans, livrée aux quatre éléments. Échevelée sous la pluie ou les doigts engourdis, la peau brûlée ou le front aux vitres. Assise au bord du jour ou noyée dans l'obscur, livrée aux ténèbres intimes puis rendue à l'allégresse qui surgit d'un printemps précoce, d'un parfum entêtant de lilas, de seringa, de glycine. Poreuse.


J'écris contre le chaos, l'informe et le confus; signature dérisoire au bas du texte, du fragment tissé dans la trame, vibrante et victorieuse, du refus. Contre l'absence, le dérisoire et l'amnésie, je creuse et j'édifie, je capture, je captive; j'enregistre, je transcris et je célèbre. Je rature et je réécris.
Aiguisée par d'autres plumes, imperturbables et solitaires, la mienne trace une trajectoire tantôt laborieuse, tantôt vive. Issue de haute enfance, barbouillée de lait, blanchie de craie studieuse, mon écriture a grandi sous les branches maîtresses, exploré les fondrières et niché sous les combles.


Elle a mêlé son corps à d'autres: argiles pétries aux formes changeantes. Métamorphoses. Elle a échangé salive, glaire, et sang. Engendrée, elle a passé vie à son tour. Elle a pâti et ri sous les caresses, les insultes, les oublis, les éloignements.

Écriture familière, étrangère, elle ira jusqu'au bout du risque, jusqu'à vieillir et mourir, s'effacer, rentrer au couvert du texte universel comme on pose ses bagages sur le seuil de la maison nourricière.

Posté par Unisexe à 01:04

18 août 2004

Posté par Unisexe à 16:08